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Anna Meschiari

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Les dormeur.euse.x.s, 2025 – Sarah Rosa / GUFO

Rome - Marseille - RIGA, et aujourd’hui Sérignan. Bienvenue. Vous voici au sein de l’exposition d’Anna M. au Mrac Occitanie pour laquelle j’écris ce texte mais que je n’ai pas encore vue. Alors, je vais l’imaginer, à travers les conversations que je partage avec Anna et des images qui me restent en tête depuis ma visite dans son atelier, à Saint-Pierre-de-Trivisy, en mai. Je voudrais vous parler de notre rencontre, comme d’une porte entrouverte à travers laquelle je glisse un œil, une possible clé d’observation des gestes et des tentatives d’Anna. On s’est rencontrées à Rome, en octobre 2024. Nous étions en résidence à la Villa Médicis. Je photocopiais des livres de boulangerie en quête des pains de survie et nous avons commencé à échanger. Elle allait à la Casa Internazionale delle Donne[1]  pour quelques recherches autour de Marta Lonzi, architecte italienne, qui concevait et réalisait des espaces domestiques, de vie et de travail. Elle m’a proposé qu’on y aille ensemble et on a marché jusqu’au centre d’archives. Je ne savais pas trop ce que je cherchais : je travaille avec et autour du banquet, de la nourriture, de la commensalité. Je crois que ça plaît à Anna parce qu’elle aime faire à manger quand elle n’est pas seule, pour les autres et qu’elle aime en parler. Elle avait préparé toute une liste d’articles et de documents autour de Marta. J’avais envie d’en savoir plus avec elle. Puis, elle m’a aidée à traduire quelques phrases, quelques mots : cuisine, cantine solidaire, autogestion, lutte – cucina, mensa solidale, autogestione, lotta. L’archiviste nous a raconté que la rubrique Cuisine avait été un outil pour des femmes pour faire passer des messages féministes dans un magazine féminin national grand public. Anna a pu consulter quelques documents et nous avons continué à discuter. Elle me parlait d’architecture féministe, d’espaces qui mêlent la vie quotidienne et le travail, de formes ouvertes, accueillantes, totales. Je crois que c’est l’une des choses qui m’a le plus plu chez elle : son désir de créer des motifs qui enveloppent les corps, des environnements dans lesquels s’immerger.

Rome - Marseille - RIGA - Sérignan. Parmi cette liste, il y a un nom qui n’est pas seulement une ville mais une bibliothèque vivante et curieuse, qui occupe quelques murs, du sol au plafond, briques de papier agencées selon leurs spécificités : littérature, vie pratique, catalogue de tapisserie, cuisine, ésotérisme, guides de randonnées, langues sifflées, Bomarzo[2], chats, chiens, serpents. Ce lieu est également le projet de résidence d’artistes qu’Anna M. nourrit avec Philippe S. Il s’agit de RIGA, située dans un ancien hôtel d’un village du Tarn, au sein duquel j’ai été conviée à passer quelques jours et quelques nuits. Je suis d’abord arrivée à Albi. Nous avons visité sa cathédrale, peinte du sol jusqu’au plafond, dans laquelle Anna m’a fait remarquer, ici ou là, des formes dans les motifs. En effet, dans les formes géométriques qui se répétaient à l’infini, on pouvait deviner des pains, des poissons. Se cacher dans le motif. Infiltrer des formes dans des décors, des ornements. Je ne le savais pas encore, mais cette observation était un ardent indice sur son travail. J’avais ramené quelques navettes à la fleur d’oranger que nous avons mangées dans son atelier, situé à quelques mètres de RIGA. « Voilà, bienvenue », m’a-t-elle dit. Je me retrouvais face aux toiles et aux canapés que vous pouvez voir, vous, aujourd’hui, au Mrac à Sérignan. Les toiles étaient suspendues, immenses, les unes derrière les autres, comme un gigantesque catalogue de formes, issues des marbres vus dans certaines églises romaines. Et puis, nous nous sommes assises devant trois canapés recouverts de toile peinte par Anna. Les motifs des peintures se brisent et se disloquent selon les angles de la forme matelassée. « C’est pour accueillir les publics, je voudrais que les personnes qui viennent puissent s’installer confortablement, prendre le temps » m’affirme-t-elle. Les couleurs sont joyeuses, douces, acidulées. « Et puis, tu vois, le motif de la femme peinte sur un canapé, et bien, moi, je m’approprie directement les objets, je les recouvre. » Anna est peut-être devenue cette femme peinte sur canapé dans l’histoire de la peinture et qui reprend le pouvoir sur la peinture. Les gestes sont discrets et ambivalents. Le travail d’Anna n’impose pas un sens, une seule et unique façon de voir et de penser mais un kaléidoscope d’histoires à se créer soi-même, au contact de ses œuvres. Nous avons dîné ensemble ce soir-là et Anna cherchait des canapés à recouvrir, peut-être ceux sur lesquels vous êtes, ou lisez ce texte. J’espère que vous êtes agréablement installé·e·s. Quelques jours après, nous avons cueilli du sureau pour en faire du sirop. Il est préférable de laisser les fleurs macérer dans l’eau, de patienter afin que les vapeurs florales infusent dans la préparation aqueuse. De quelques heures à une nuit. Ensuite, faire bouillir avec du sucre. Nous ne l’avons pas goûté ; nous nous sommes dit que nous en boirions quand on se reverrait. Anna m’a ensuite raccompagnée à Albi pour que je prenne le train pour Marseille et m’a proposé d’écrire le texte de son exposition, celle dans laquelle vous êtes maintenant. J’étais pleine d’interrogations : Que dire d’une pratique artistique qu’on apprend à peine à connaître ? Comment écrire pour une personne qu’on a rencontrée récemment et dont les liens amicaux s’entrelacent au travail ?

Rome - Marseille - RIGA - Sérignan. Je rentre à Marseille. Des radiations lumineuses et solaires étirent les jours. Je repense à nos derniers échanges. Le travail d’Anna ne se fige pas, et ne peut le faire : il se trame grâce aux relations qu’elle initie. Peut-être est-ce pour cela qu’il est difficile de trouver un titre définitif à cette exposition.

Mais tout en écrivant, Anna me partage ses pistes : Les dormeur·euse·x·s. Elle m’annonce que les murs seront peints en nuance de gris, comme une nuit qui se lève, un soleil qui ferme les yeux : les murs seront fragmentés en noir charbon - gris brouillard - cendre d’acier - blanc de lune - blanc de roche. Des toiles seront également suspendues au plafond tandis que le sol sera tapissé de moquette qui matelassera nos pas. Je lui dis que je vais écrire ce texte et je lui propose qu’elle s’infiltre ici et là, qu’elle s’y glisse, qu’elle s’y traduise. On échange quelques mails. Elle me dit que ses gestes sont parfois maladroits, qu’ils ne visent pas à être parfaits, mais qu’ils sont les témoins de relations entre les formes, entre les médiums – peinture, vidéo, installation –, entre les motifs qui se transforment d’un support à l’autre. Anna M. parle plusieurs langues : certains mots, certains sentiments n’ont pas d’équivalents d’une langue à l’autre. Je me dis que c’est aussi ça la matière que façonne Anna : celle qui se transforme, se modifie d’une chose à l’autre, d’une forme à un bruit, d’une texture à un son, d’une surface à un motif, sans savoir exactement comment ce glissement s’opère mais qui raconte des histoires, des mouvements, des gestes, des doutes, des rencontres. La mise en exposition se précise : il y aura un dispositif en matière souple et transparente qui fragmente l’espace tout en permettant aux regards d’accéder à l’ensemble des pièces selon vos déplacements, comme une sorte de labyrinthe visuel où les choses ne sont pas réellement cachées, mais à explorer. Je pense aux open space et à l’illusion de la transparence [3], aux espaces ouverts et aux systèmes panoptiques de surveillance[4].

Mais ce n’est pas de ça dont il est question ici, et Anna M. désire un espace qui serait même ouvert la nuit si c’était possible. La nuit, les rêves, les insomnies. Les dormeur·euse·x·s parviennent-ielles à se reposer ou veillent-ielles sur notre sommeil ?

Rome - Marseille - RIGA - Sérignan. Les souvenirs reviennent de manière nonlinéaire et nous trompent. On ne sait plus exactement comment tel événement s’est déroulé ni quand il a eu lieu. J’ai l’impression de connaître Anna depuis plus longtemps que quelques mois. On ne sait pas s’il y a un mot pour cette sensation. Elle m’évoque alors la vidéo qu’elle présentera au Mrac Occitanie.

Elle sera montrée en boucle, sur cinq écrans. Chaque vidéo débute avec quelques secondes de décalage avec la précédente. Le son quant à lui est synchronisé sur une seule vidéo : les images diffusées par les autres écrans ne correspondent pas au son émis dans l’espace. Des décalages se créent alors, des interstices au sein desquels s’immiscer ou jeter un œil, ou bien retenir une porte, comme celle que nous avons maintenue quand nous avons voulu visiter un immeuble où Marta Lonzi avait habité. C’était à Rome. Nous avons seulement pu entrer dans le hall et le patio de l’immeuble. Un chat nous regardait, allongé. Anna nous donne ici quelques clés d’un espace temporaire : elle souhaite créer un environnement qui puisse dire des choses qu’elle ne peut pas formuler avec des mots.

Je me demande comment vous, vous l’habiterez.

À bientôt, S.


[1] Casa Internazionale delle Donne, Via della Lungara 19, Rome, Italie.

[2] Anna Meschiari, Ogni pensiero vola, 2020. Installation temporaire dans l’espace public, contreplaqué, 600 × 450 cm, papier affiche, Viterbe, France, « Revenir au monde », festival AFIAC, curateur Antoine Marchand.

[3] Beatriz Colomina, X-Ray Architecture, 2019, Lars Müller.

[4] Anna Meschiari, Crafted Augmented Reality, 2018, installation temporaire, plastique transparent pour emballer les fleurs, 500 × 100 × 45 cm, Côme, Italie, Laboratorio aperto, Fondazione Antonio Ratti, curateur·ice·s Annie Ratti, Lorenzo Benedetti, Gregorio Magnani.

Les dialogueur.euse.x.s, 2024 – Marie DuPasquier

"Refresh, refresh
Direi qualcosa di autentico, et pourquoi pas en deuxième plan.
L’architecture selon lui avait une fonction au service de la vérité. C’est tout.
Ah oui, c’est peut-être ça. C’est dans une sorte d’à-peu-près, il faut se donner des contraintes
pour pouvoir reconstruire les filiations des dialogueur.euse.x.s
Oui, construisons une filiation, Kitty l’avait vu, l’avait expérimenté sur une grenouille. C’était bizarre.
C’était vraiment une autre époque, les dialogueur.euse.x.s n’avaient pas encore découvert les autres trucs."

(EN)

It all began with a list of fabrics and the mention of tende “opalina”, found during a research trip. With its slightly faded paper and timeless logo, the note indicates a collaboration between Italian textile designer Renata Bonfanti and architect Angelo Mangiarotti for the new interiors of Club 44. Though seemingly of lesser value than other documents such as plans or contracts, this archive is nonetheless a component of this story: that of relations between Northern Italy and La Chaux-de-Fonds in the 1950s and 1960s, set against a backdrop of innovative effervescence; that of the connections between representatives of different disciplines, who considered space, light, interior design, and furniture as a coherent whole[1]. The note informs about the material chosen for Club 44’s curtains, but it also raises questions and highlights the inherent gaps in knowledge of preserved documents.

Anna Meschiari settles into these interstices. She works with existing narrative threads as much as with their cuts and the ellipses formed by time, for their potential of projection, fantasy and the opening up of possible conjectures. The artist infiltrates the Club 44’s archives and takes over the premises with her installation Les dialogueur.euse.x.s. It articulates textile, wall and sound pieces, paper and audiovisual archives. Anna Meschiari doesn’t fill in the gaps, she recomposes.

Long, thin textiles, suspended 6 meters high by the artist, adorn the perimeter of the room. Curtains have covered the building’s large windows since its origin in 1912 and have absorbed the words of almost 2,800 conferences, ensuring fluid continuity between inside and outside. The artist reappropriates this “lining”[2] of the architecture, while the texture and tonalities stand out from those of the direct environment. Her color chart distances itself from the investigated Architectural Polychromy opting instead for eclectic shades, elaborated with acrylics, ranging from earthy to acidic tones, softened by dilution. Anna Meschiari’s 30-metre cheesecloth and the repeated and backlit silkscreen code replay industrial appearances. Yet the hangings seem to convey a new intimacy, redefining the substance of this interior.

“ 010000X010010000000… ” By listening carefully, one might distinguish the code before it blends in with the voices of the sound piece being broadcast, before it becomes a quasi-personified entity gradually infusing its surroundings. “The thing comes closer, it doesn’t feel like it, it looks like an image, it evolves, it doesn’t stay stable, it doesn’t work either, it’s more like it glides in a way”. The voices are those of the dialogueur.euse.x.s. They are also Anna Meschiari’s voices, mingling with those of women lecturers who have marked the Club 44’s history, such as biologist Kitty Ponse in 1953 or astrologer Elizabeth Teissier in 1980, that she captured during her research and incorporated into her sound piece. “ 010000X010010000000.”

The repetition and variation of patterns, in an architectural ensemble in which design, graphic and textiles arts respond to each other, are part of the way Club 44 was redesigned back in 1957. Its corporate identity and coherent logo versions derived largely from the communication techniques then prevalent in the watchmaking industry of La Chaux-de-Fonds. Anna Meschiari completes her proposal by adding a large wallpaper with metallic reflections, delivering a renewed, timeless, non-definitive yet familiar version of a multiplied and wide-ranging motif. This systematic approach resonates with that of the conference programs from the 1950s-1970s, methodically preserved by the institution.

Through her installation, the artist offers not only a re-reading of the architectural space and its components, but also a reinterpretation of the gestures and operating modes that predetermined it. Anna Meschiari weaves her fabric from composite elements that combine archival material from the institution or the region, as well as bits of text, textiles, sound and images that already exist or could have existed. Their interweaving allows her to slip into fiction, into a futuristic vision of the place and its archives in the making. She invites us to reconsider not only our conception of spaces and their history, but also that of time. More than a narrative, the artist delivers a composition. The exhibition Les dialogueur.euse.x.s adheres to the walls of Club 44, forming an integral part of the site’s identity. It takes its place to become the support for new dialogues to come. It is the artwork of which we would find traces today.

Text by Marie DuPasquier / DISPLAY

[1] Romanelli, Marco, Renata Bonfanti Tessere la gioia / Weaving joy, Milano : Electa, 2021, p. 13
[2] Bassanelli Michela, “Éloge de l’étoffe”: le design intérieur et ses femmes (1923-1957) cite Ottolini, Gianni, La Stanza, Milan : Silvana Editoriale, coll. « Casamiller », 2010, p. 11


(FR)

Au départ, il y a une liste de tissus avec mention de tende « opalina » retrouvée au détour de repérages. Avec son papier légèrement défraichi et son logo intemporel, la note indique une collaboration entre la designeuse-textile italienne Renata Bonfanti et l’architecte Angelo Mangiarotti pour les nouveaux intérieurs du Club 44. Cette pièce d’archive, a priori de moindre valeur en regard d’autres documents tels que plans ou contrats, n’en est pas moins une composante de cette histoire : celle des relations entre l’Italie du Nord et La Chaux-de-Fonds des années 1950-1960 sur fond d’effervescence novatrice, celle des liens entre les représentants de différents corps de métier considérant l’espace, la lumière, les aménagements et les pièces de design comme un ensemble cohérent[1]. La note nous informe sur les étoffes choisies pour les rideaux du Club 44 mais elle soulève aussi des questions et évoque les lacunes de connaissance inhérentes aux documents préservés.

Anna Meschiari s’installe justement dans ces brèches. Elle travaille avec les trames narratives existantes autant qu’avec leurs coupures et les ellipses formées par le temps, pour leur potentiel de projections, de fantaisies et d’ouverture de possibles conjectures. L’artiste s’infiltre dans les archives du Club 44 et s’empare des lieux avec son installation Les dialogueur.euse.x.s. Elle articule œuvre textile et murale, pièce sonore, archives papier et audiovisuelle. Elle ne comble pas mais recompose.

De longues toiles fines suspendues à 6 mètres de haut par l’artiste parent le pourtour de la salle. Des rideaux habillent les grandes baies vitrées du bâtiment depuis son origine en 1912 et ont été imprégnés par les paroles de près de 2800 conférences et assurent encore aujourd’hui la continuité fluide entre intérieur et extérieur. L’artiste se réapproprie cette « doublure »[2] de l’architecture alors que la texture et les tonalités se démarquent de celles de l’environnement direct. Son nuancier se distancie de la Polychromie Architecturale[3] investiguée pour se rapprocher de teintes éclectiques, élaborées à partir d’acryliques terreuses à acides, adoucies par dilution. Les 30 mètres de toile à beurre d’Anna Meschiari et l’apparition en contre-jour d’un code répété en sérigraphie rejouent les apparences industrielles. Pourtant, les tentures semblent porteuses d’une nouvelle intimité et redéfinissent la substance de cet intérieur.

« 010000X010010000000…». Une écoute attentive permet de distinguer le code avant qu’il ne se fonde parmi les voix de la pièce sonore diffusée, avant qu’il ne se mue en entité quasi personnifiée infusant peu à peu son entourage. « Le truc s’approche, ça ne sent pas, on dirait une image, ça évolue, ça ne reste pas stable, ça ne marche pas non plus, plutôt ça glisse en quelque sorte ». Les voix sont celles des dialogueur-euse-x-s. Ce sont aussi les voix d’Anna Meschiari qui se mêlent à celles des conférencières qui ont traversé l’histoire du Club 44, comme la biologiste Kitty Ponse en 1953 ou l’astrologue Elizabeth Teissier en 1980, qu’elle a captées lors de ses recherches et incorporé dans sa pièce sonore.« 010000X010010000000 ».

La répétition et la déclinaison de motifs, dans un ensemble architectural dans lequel design, arts graphiques et textiles se répondent, font partie de la manière dont le Club 44 a été repensé dès 1957. Son identité visuelle corporate et ses variations de logo cohérentes proviennent largement des pratiques de communication alors en vigueur dans l’industrie horlogère de La Chaux-de-Fonds. Anna Meschiari complète sa proposition avec un large papier peint aux éclats métalliques et offre une version renouvelée, intemporelle, moins définitive et pourtant familière d’un motif multiplié et décliné. Une systématique qui entre en résonnance avec celle des programmes de conférences des années 1950-1970 conservés méthodiquement par l’institution.

À travers son installation l’artiste propose non seulement une relecture de l’espace architectural et de ses composantes mais elle réinterprète également les gestes et modes opératoires qui l’ont prédéterminé. Anna Meschiari tisse sa trame à partir d’éléments composites mêlant pièces d’archive de l’institution ou de la région, mais aussi fractions de textes, textiles, sons et images existants ou qui auraient pu exister. Leur imbrication lui permet de glisser vers la fiction, vers une vision futuriste du lieu et de ses archives en devenir. Elle nous invite à revoir notre conception non seulement des espaces et de leur histoire mais aussi celle du temps. Plus qu’une narration, c’est une composition que l’artiste nous livre. L’exposition Les dialogueur.euse.x.s colle aux murs du Club 44 et fait corps avec l’identité du lieu, en toile de fond. Elle prend sa place pour devenir le nouveau support des paroles à venir. Elle est l’œuvre dont nous retrouverions la trace aujourd’hui.

Texte de Marie DuPasquier / DISPLAY

[1] Romanelli, Marco, Renata Bonfanti Tessere la gioia / Weaving joy, Milano : Electa, 2021, p. 13
[2] Bassanelli Michela, “Éloge de l’étoffe”: le design intérieur et ses femmes (1923-1957) cite Ottolini, Gianni, La Stanza, Milan : Silvana Editoriale, coll. « Casamiller », 2010, p. 11
[3] La Polychromie Architecturale est un outil de conception de la couleur architecturale composé de 63 nuances définies par Le Corbusier en 1931 et en 1959.

Manuel pour un tapis volant, 2023 – Ida Soulard

Flying Carpet est un livre bibliothèque, un patchwork mental, un palais de mémoire, et un véhicule permettant un voyage aérien dans les formes. L’expression « tapis volant », avec ses connotations multiples issues d’un imaginaire oriental mythique, est envisagée comme une méthode de travail, à la manière de l’écrivain Michel Leiris. Cette méthode consiste à déployer un répertoire de formes et de motifs et à les agencer, mimant un véhicule à la mécanique de précision.

Un tapis volant permet logiquement, par sa lévitation, de voir d’en haut. Celui d’Anna Meschiari, en revanche, permet plutôt une exploration horizontale et de glisser d’une forme à l’autre. Au cœur du tapis, un ou plusieurs motifs centraux ordonnent la composition. Ces motifs, Anna Meschiari les a empruntés au riche centre de documentation de Carré d’Art – Musée d’art contemporain de Nîmes. Elle les sélectionne, puis recadre, zoome, détoure et les agence d’abord dans un livre, dont elle brise la linéarité de la navigation par des jeux subtils d’échos et de transparence des pages. Puis, rendant l’apparence du voyage plus manifeste encore, elle les présente sous la forme d’une exposition spatialisée de feuilles libres imprimées. En chacun de ces objets tient une possible configuration d’un monde momentanément arrêté. Dans sa cosmogonie modulaire, on retrouve des partitions pédagogiques de Paul Klee, des éléments de la méthode de l’emblématique commissaire d’exposition Harald Szeeman, ou des gros plans sur les matériaux fibrés de l’artiste Rosemarie Trockel. Trames, grilles, codes et partitions en sont des motifs récurrents. Chaque élément devient un module d’un nouveau paysage tramé à explorer.

La méthode d’Anna Meschiari pour la confection de son tapis volant rappelle celle du patchwork, une technique consistant à assembler des morceaux de tissus colorés pour créer des motifs et des dessins. L’assemblage se fait par l’application d’une couture que l’on retrouve ici dans la présence des plis. L’histoire que racontent ces motifs est ici empruntée à l’histoire de l’art moderne et contemporaine. Mais Anna Meschiari vient opérer une torsion dans une histoire de l’art centrée sur la visualité en introduisant un récit parallèle des formes, qui inclue la tactilité, le plan pliable, des matières texturées, et différents systèmes de codes. Elle s’inscrit dans une histoire textile et ornementale longtemps marginalisée, une histoire de femmes, tactile, d’assemblages de formes préexistantes et d’emprunts. Mais c’est précisément cette plasticité, cette matérialité et cette histoire textile du regard que met en lumière Anna Meschiari au sein de Flying Carpet. Elle nous plonge, au cœur de la bibliothèque, dans une histoire à rebours, des livres modernes aux codex, premiers manuscrits reliés, et jusqu’aux volumens, papyrus enroulés de l’Égypte antique, si proches dans leur format des tapis anciens. Les formes y trouvent une profondeur, une épaisseur, une texture et une densité et s’agencent en une machine à penser et à contempler qui excède de loin la somme de ses parties. Cette mécanique de précision peut être démantelée et servir de manuel pour quiconque souhaiterait construire, avec ses éléments, son propre tapis volant.

Dressing, Stefania Meazza, 05/2021 (FR)
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Entretien avec Françoise-Aline Blain, 01/2018 (FR)
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Anna Meschiari, Atlas (update_reebot), Jérôme Dupeyrat, 09/2016 (FR)
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